Deux cerbères nous font face. Sourires en coin, ils attendent, les bras croisés, que l’un de nous rende son dernier repas ou son dernier soupir. Profession : distributeur de poches en plastiques sur l’Express. Ils veillent également à ce que personne ne saute « accidentellement » dans les flots déchaînés : la mer enragée avive les tendances suicidaires, c’est bien connu. Ils aiment les voyages houleux. Ils auront des histoires à raconter ce soir à Paulette au souper : ça anime bien les soupers, les histoires de vomis !
La mer est démontée. Le capitaine semble en outre avoir entrepris de battre le record du monde de traversée de bras de l’atlantique avec mer déchaînée et creux de 4 mètres. Nous ne percevons de lui que sa voix grave et intense, rassurante, une inimitable voix de capitaine, en somme : « le voyage sera mouvementé… Pour votre sécurité… »… mais nous devinons sans peine ses tempes grisonnantes signe de maturité assumée, ses larges épaules prises dans le polo rouge de l’express, sa casquette bien enfoncée sur la tête. Nous ne doutons pas une seconde que si la tragédie du Titanic devait se rejouer aujourd’hui, dans ce petit bras d’Atlantique, le capitaine, comme celui de l’histoire, périrait avec son navire, après avoir sauvé moult « femmes-et-enfants-d’abord », mais cette fois, sans distinction de classe…
Je suis sans cesse dérangée par le faux viril, qui enfonce pour la troisième fois ses pieds dans le dossier de mon siège en toile épaisse. C’est un grand rasta baraqué caché derrière des lunettes noires, qui tente d’étouffer son stress avec un humour délirant, interpellant les cerbères d’un « la prochaine fois, il faudra passer sous l’eau, c’est un sous-marin qu’il nous faut, pas un bateau ! »… On rit la première fois mais l’anxiété grandissante perceptible dans la voix du faux viril agace dès la deuxième remarque faussement délirante.
Les filles aux maillots mouillés ne perdent pas le nord : même en pleine tempête, la blonde attitude fait rage : elles passent régulièrement, et au péril ( ? pfff ?) de leur vie sur le pont, et reviennent cheveux et tee-shirt mouillés style clip de zouk antillais… Malheureusement pour elles, les dragueurs, désorientés par la tempête ont l’esprit ailleurs : ils ne pensent qu’à contrôler leur cardia stomacal, et se répètent, tel un leitmotiv : surtout, ne pas vomir…
Un groupe d’imperturbables dormeurs ne semble pas dérangé par le tangage infernal ; bercés par le roulis, ils s’endorment paisiblement au doux bruit des vagues se fracassant sur le pont supérieur. Ils sont allés à la messe ce matin, les prières sont faites, rien ne peut leur arriver. Et si jamais leur jour était venu, ils accepteraient leur destin comme une fatalité, choisie par Dieu lui-même, comme une fin inéluctable. Dignement... calmement ?
Au milieu de tout cela, je m’interroge. D’accord, ce bateau est plein de gens dont la disparition n’affecterait que mollement quelques vieilles connaissances, quelques voisines makrèles éplorées, et une pseudo-amie se rendant intéressante en précisant, à la lecture du quotidien local pleurant les disparus : « je la connaissais, nous étions en 5ème ensemble, quelle tragédie ! »… Mais au fond du pont supérieur, ce petit couple, prometteur, serré l’un contre l’autre ! Quels beaux enfants ils nous auraient fait ! Quels bons parents ils auraient été, remplissant pleinement leur mission pour la pérennité de l’espèce et de l’humanité ! Un peu plus loin, cette petite fille qui rêve d’être médecin pour sauver des vies, comme le docteur Carter ! Elle avait l’air tellement motivée, sans doute y serait-elle arrivée ! Et puis, là bas, ce petit chabin en vacance avec papy et mamie ; ses parents, se remettront-ils de la perte de leur fils unique où la chaîne de l’amour sera-t-elle rongée par le chagrin, jusqu’à rupture, jusqu’à ne plus pourvoir se voir, ne plus pouvoir se sentir, percevoir, sans cesse dans les yeux de l’autre le regard de cet enfant prématurément disparu ? Double tragédie… Trop de morts inutiles, ce bateau bravera la tempête, il le faut ! Et à moi la Marie Galante, ses petites plages bordées d’ipomées et de Catalpas, ses chars à bœufs :

ses distilleries traditionnelles, avec rhum à 72° d’alcool ( !) :

, ses nuits de pleine lune étoilées où d’étranges créatures à écailles grimpent sur les plages pour déposer leurs précieuses progénitures dans le sable chaud ! Courage, nous y voilà !
"
Mes amis, debout, nous sommes les seuls à pourvoir souffler dans nos voiles
Si jamais notre bateau chavire
Nous périrons tous, noyés
"… (extrait Bwa Koré).
