Alors que je ne m’y attendais plus, elle m’a saluée. Elle m’est apparue dans les traits d’une autre, mais j’ai reconnu ses gestes et l’intonation de sa voix. J’ai revu sa douceur, sa tendre autorité et son obsession à raconter encore et toujours les mêmes histoires ; des histoires de cœur et d’amiral, des petits ragots ; j’ai de nouveau entendu ses comptines, ses petites bêtes qui montaient, montaient, jusqu’aux chatouilles, je me suis rappelée ses genoux où il restait toujours de la place, son affection, sa tendresse, plus tard, ses conseils de cœur, j’ai repris l’odeur de sa cuisine, de ses liqueurs dans lesquelles nous trempions la patte comme les chats dans les pots de lait. Elle faisait mine de ne rien voir…
Ma petite main dans la sienne. Nos pérégrinations dans le bourg, nos arrêts chez chacune de ses vieilles connaissances, pour échanger deux mots, quatre paroles, prendre des nouvelles.
Les tissus, le fil et les aiguilles, les mesures, les coutures… Nos robes de poupée fignolées par ses soins…
J’arrête. Je réalise que ma mémoire, traîtresse, me fait déjà défaut, alors que la blessure saigne encore… Mes souvenirs sont épars, le temps, les priorités les ont effacés ou atténués. Ma mémoire n’est qu’un livre ouvert au vent violent, des pages s’envolant dans l’oubli sous l’effet des bourrasques… Tu flanches alors que le temps presse et qu’il n’y a plus personne pour te raviver !
Un à un, ceux qui nous étions, selon nous, indispensables, nous quittent et nous sommes toujours là, et la vie continue, immuable, avec ses tracas triviaux et ses enjeux ridicules.
A chacun de mes retours dans mon
pays natal
, je revivais en aveugle les moments de mon enfance, refusant de me rendre à l’évidence. Elle me disait chaque année au revoir ou peut être adieu, précisant à chaque fois que peut être durant mon absence, elle serait partie faire sa « petite commission ». J’en rigolais tranquillement, persuadée que malgré tous les changements que je m’interdisais de remarquer, malgré son visage de plus en plus chiffonné, son corps de plus en plus voûté et fatigué, la maison de plus en plus petite à mesure que je grandissait, malgré le temps, que tout était comme avant. La maladie la rongeait, et elle murmurait qu’elle n’était plus qu’un vieux corps. Je démentais avec conviction, affirmant qu’elle était plus belle que jamais, lui teignant les cheveux en châtain clair et la charroyant fardée et poudrée, ici et là, selon son bon plaisir.
Elle s’était laisser dépérir dès qu’elle avait eu l’impression de ne plus être utile. Dès que les petits enfants, devenus grands, n’avaient plus mérités son attention permanente, ses petits pots de crème et ses robes à fleurs. La machine à coudre était désormais rangée sous un vieil escalier, abandonnée entre un vieux lavabo et divers éléments de robinetterie, et était désormais la demeure d’araignées aux pattes velues. Nous avions précipité son vieillissement en grandissant trop rapidement, en nous dispersant aux quatre coins de la France et du monde. En partant, tout simplement. Elle s’était vidée de ses forces en nous faisant grandir...

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